L’histoire du chanvre (partie 3)

Dans la partie 2, je vous laissais avec la trahison de Napoléon Bonaparte par le tsar Alexandre 1er; ce dernier laissant passer le chanvre en contrebande aux profits de son ennemi. Pour envahir la Russie, Bonaparte devait avoir une réelle crotte sur le cœur face à cette plante car, lors de sa campagne d’Égypte le 1er juillet 1798, il évita un attentat perpétré par un musulman intoxiqué au haschisch. Selon le site d’histoire de la fondation Napoléon, lorsque Bonaparte fit l’association et compris les effets psychotropes dévastateurs de la substance, il en interdit l’usage par le premier texte de loi au monde contre une plante mentionnant ouvertement ses risques potentiels. Sous l’injonction de Bonaparte, le 9 octobre 1800, cette ordonnance entendait mettre un terme à la consommation de haschisch et de graines de chanvre par les soldats du corps expéditionnaire. Ceux enfreignant cette ordre, se voyaient passible d’une peine de prison de 3 mois. Et, on connaît la suite… c’est tout le contraire qui arriva.

En effet, dans l’Europe du 19e siècle, la mode vibrera au cannabis. L’orient et ses mystères provoqueront les passions; notamment le fumage du haschisch selon la méthode de la pipe à eau. Même la reine Victoria deviendra une adepte de la confiture de haschisch pour calmer ses menstruations douloureuses, comme bon nombre de femmes de l’époque.

Américains fumant la pipe à eau dans un bazar turc (image: Historical register of the centennal exposition, 1876)

Corrido de la Cucaracha en 1915 par Antonio Venegas image: wikimedia.org)

À la fin du 19e siècle, les immigrants indiens introduisirent le cannabis au Mexique où il prendra le nom de « marijuana » et deviendra le symbole de la révolution « Pancho Villa » avec la chanson « la cucaracha« , un cafard ne pouvant plus avancer faute de cannabis à fumer. Les mexicains reprennent la manière d’apprêter le chanvre indien pour y fabriquer toutes sortes de produits (chapeaux, sacs, tapis…).

Du Mexique, la marijuana voyagera jusqu’au sud des États-Unis. Les noirs des plantations de coton la consommèrent pour apaiser leurs conditions rendus encore plus difficile par la crise économique. Puis, ce sera au tour des villes comme Dixiland et Louiseville de découvrir la fièvre de la marijuana, connue sous le nom de « FEVER ». En quelques années, les chansons sur l’herbe feront fureur et les clubs de musique fleurissent partout où la communauté noire s’est établie. Cette fièvre, associée à un nouvel industrie du chanvre, combiné aussi aux dangers de la consommation d’alcool commence à faire parler d’elle dans les coulisses du pouvoir américains. L’étau se resserre.

En effet, en 1911, la Nouvelle-Orléans, puis la Louisiane, le Mississippi et autres états le long du fleuve Mississippi prohibèrent la consommation de mari. L’alcool commence aussi a être reconnue comme un danger par la société. Les femmes font pression pour interdire la vente d’alcool; qui redeviendra de nouveau légal en 1933.

Noirs coupant du chanvre au Kentucky dans les années 1930 (image: bittersoutherner.com)

De même, considéré comme démoralisant pour les soldats français, le haschisch est interdit au beau milieu de la première Grande Guerre, un an après l’absinthe, par la « loi sur les substances vénéneuses » du 12 juillet 1916 au même titre que la morphine ou la la cocaïne. Aux États-Unis, à cette époque, Harry J. Anslinger, personnage politique influent, s’est dit: « interdisons le chanvre ». W. Randolph Hearst, magnat de la presse écrite, l’a suivi ainsi que la compagnie  Dupont, une entreprise de produits chimiques. Les trois groupes formèrent un lobby rejoint par l’industrie du coton pour interdire le chanvre. La raison derrière ce front commun résidait dans le ré-intérêt économique relatif au chanvre. Par exemple, avant les années 1930, il fallait 300 heures pour planter, ramasser et extraire la fibre d’un acre de chanvre. Par la suite, ce temps de 300 heures pour un homme tomba à 1 heure par homme avec l’utilisation des nouvelles machines.

Qui plus est, la fibre atteignit une qualité exceptionnelle. Ça aurait été le début de la fin pour les autres fibres naturelles et synthétiques comme le nylon; n’étant plus compétitive face au chanvre, la fibre étant moins coûteuse, plus solide et plus douce par surcroît. Par ces arrières jeux de pouvoir, le gouvernement américain interdira une fibre et obligea le monde entier à faire de même. C’est peut-être une raison qui explique pourquoi il n’y a jamais mention de cette plante dans aucun des anciens catalogues de semences québécois ou canadiens. Comme si elle n’avait jamais existé.

Pourtant, dans le Journal des campagnes du 21 août 1884, M. Paul de Caze dresse une liste de plantes recueillies, en fleur, durant sa promenade qu’il vient de faire dans le golfe Saint-Laurent, avec indication des lieux et les dates auxquelles ces plantes ont été cueillies. Cette photographie ci-dessous de 1938 montre également un toit d’un bâtiment agricole de la région de Yamachiche conçu avec du chanvre.

Toit de chanvre à Yamachiche, comté de Maskinongé en 1938 (image: Marc Leclerc)

Quoi qu’il en soit, l’invasion par le Japon  de la Chine et des Philippines, gros producteurs de chanvre, provoque un rationnement. De son côté, comme de nombreux grands chefs militaires avant lui, Hitler prend conscience de son importance car il entre dans la fabrication de nombreux équipements de guerre. Lorsque les troupes allemandes envahissent la Russie, en 1941, elle coupe voie au chanvre russe. L’Allemagne continue de produire cette fibre mais prive l’Angleterre de cette matière primordiale à l’effort de guerre.

Le chanvre pour la victoire 1943 (image: hashmuseum.com)

En 1942, les troupes allemandes atteignent le cœur de la Russie Leur pays continue néanmoins à produire encore du chanvre. Il permet à Hitler de préparer ses prochains projets militaires. Pour protéger son approvisionnement, l’Angleterre demande à l’Inde d’accroître sa production. Pendant ce temps, la guerre gagne du terrain au Japon. Lorsque les japonais bombardent Pearl Harbor, ils obligent les américains à entrer en guerre. Ceux-ci s’aperçoivent qu’ils n’ont plus accès à leurs sources d’approvisionnement en chanvre. Car, malgré tout, les États-Unis dépendent entièrement du chanvre pour les cordages. les fils et ficelles pour les chaussures ainsi que des équipements divers. Ils décidèrent de démarrer une industrie de guerre pour le chanvre. Ils légalisèrent à nouveau la marijuana et distribuèrent des graines à ses fermiers. Ils adoptèrent même un chant « du chanvre pour la victoire » pour encourager cet effort de guerre.

Les forces aériennes des alliés dépendaient complètement du chanvre. Les sangles des sacs à dos et les parachutes étaient confectionnés de chanvre. La guerre enclenche une véritable recherche dans ce secteur pour trouver toutes sortes de débouchés utiles à cette plante. Par exemple, en 1941, Henry Ford inventa la « hemp car » ou la « voiture de chanvre », une carrosserie composée à partir de fibres de cellulose de paille de blé, de chanvre et de soya ainsi qu’un liant à base de résine. Plus résistante que l’acier, un coup de massue n’arrivait pas à l’endommager.

Henry Ford (à droite de la photographie) et sa voiture de 1941 construite avec, entre autre, du chanvre (image: truththeory.com)

Néanmoins, une fois les japonais chassés des Philippines en 1944, les niveaux de production de chanvre d’avant-guerre reviennent à la normale. Après les années de guerre, un nouveau monde apparaît. L’Inde obtient son indépendance grâce à la mécanisation; le pays double sa production et peut développer ses exportations vers les États-Unis et le reste du monde. Comme par hasard, les américains interdisent de nouveau la culture du chanvre sur leur territoire mais en important des milliers de tonnes pour approvisionner l’industrie lors du boom économique.

La France quant à elle, malgré la prohibition des États-Unis, continue à produire du chanvre jusque dans les années 1950. Mais le développement des fibres synthétiques  un peu partout dans le monde a drastiquement fait baisser cette production jusqu’à ce que l’industrie textile du chanvre meurt de sa belle mort à la fin des années 1960. Durant ces années, les groupes rock (ex: les Rolling Stones) et les hippies encouragent la consommation de cannabis. En 1970, les Rastas en Jamaïque consomment le cannabis pour communiquer avec leur Dieu; qu’ils considèrent comme la nourriture spirituelle. Toujours dans les mêmes années, le cannabis est légalisé à Amsterdam. « Ben Dronckers » devient le premier producteur de marijuana au monde millionnaire avec son entreprise Sensi seeds.

Ben Dronkers dans les années 1970 (image: thedevilsharvestseeds.com)

Bon, après 2 mois j’arrête cette incursion dans l’histoire fantastique du cannabis. J’aurai sûrement pu écrire un livre tellement son passé recèle d’anecdotes. Peut-être qu’un jour, j’écrirai une partie 4, plus spécifique à notre Québec comme complément d’information. En attendant, sur une note plus moderne, je vous suggère de lire « La petite histoire du Jean-Guy« , ou « Qui choisit les noms des variétés de cannabis« .

L’histoire du chanvre (partie 2)

Ouf! Après trois semaines de recherche, je reviens avec un autre petit bout. J’ai sous-estimé l’énergie pour creuser le sujet. Je vous encourage, si ce n’est déjà fait, à relire la partie numéro un pour une lecture plus fluide. J’y abordais l’historique du chanvre avant qu’il n’arrive définitivement en Amérique du Nord et plus spécifiquement au Canada.

En effet, vers la fin de la première partie, Jacques Cartier offrit dès son arrivée des cadeaux aux autochtones sous forme de graines et de vêtements conçus en tissus de chanvre. Louis Hébert, premier apothicaire et agriculteur du nouveau monde en plantera en 1606 à Port-Royal, berceau de l’Acadie, avant d’en amener avec lui lors de son déménagement à Québec en 1617. Bien qu’on amenâmes par bateaux des bœufs, des ânes et plus tard des chevaux pour le défrichage des terres pour aider les premiers colons de la Nouvelle-France, l’autosuffisance ne fût réalisée que dans les années 1640. Et quand bien même, la commercialisation des produits agricoles restera toujours difficile sous le régime français.

Louis Hébert (image: l’abbé A.C. Hébert, Montréal 1918. Archives nationales du Canada)

Jean Talon (image: patrimoine-culturel.gouv.qc.ca)

Ailleurs, la popularité grandissante du cannabis-textile s’étendait un peu partout dans le monde avec la poussée de la colonisation. Au milieu des années 1600, l’Espagne le cultivait au Chili, la Grande-Bretagne en Nouvelle-Angleterre et les entrepôts royaux français promettaient quant à eux d’acheter tout le cannabis produit par les agriculteurs canadiens. L’intendant Jean Talon (1626-1694) réservera des lots pour des expériences et des démonstrations agricoles en introduisant des cultures telles que le houblon et le chanvre. Certaines taxes pourront même être payées avec des tiges de chanvre et les agriculteurs récalcitrants à sa culture se voyaient passibles d’une sentence. On ne riait pas. Plusieurs noms de villes et régions du Québec ont même été baptisé de noms liés à cette importante culture d’autrefois comme Hampshires, Hempsteads et Hamptons.

Toutefois, la difficulté à l’époque ne consistait pas à cultiver du cannabis en soit mais à préparer les fibres pour leur utilisation courante. Les longues fibres externes de la tige devaient être séparées des fibres pulpeuses internes. Ce processus, appelé «rouissage», prenait énormément de main-d’oeuvre et de temps. À cause de ça, la plupart des colons préféraient les cultures vivrières. Et, même si les gouvernements, tant français qu’anglais, ont tout fait pour inciter les agriculteurs canadiens à planter davantage de cannabis pour la fabrication de textiles, les colons préféraient, de loin, cultiver de quoi manger plutôt qu’engraisser une culture marchande. Qui pourraient les en blâmer. Premier exemple.

Rouissage du chanvre (image: Marzolino, journal universel Paris, 1860)

En 1668, Jean Talon, premier intendant, confisqua tout les fils des magasins de toute la colonie en déclarant qu’il ne le vendrait qu’en échange de chanvre de cannabis. Sans aucun fil, les colons ne pouvaient donc plus réparer, ni fabriquer leurs vêtements. Ils ont donc été, en contre-partie, dans l’obligation de faire pousser plus de fibres de cannabis. Deuxième exemple.

En 1790, le gouvernement de l’Angleterre enverra gratuitement 2 000 boisseaux (environ 50 tonnes métriques) de graines de cannabis russes à tous les agriculteurs du Québec. Parmi tous, seulement quinze l’acceptèrent. Le reste des graines pourrirent. Na! Na! Na! Dix ans plus tard, le Parlement britannique envoya deux spécialistes du cannabis en leur promettant richesses et terres gratuites s’ils parvenaient à convaincre les colons de cultiver davantage de cannabis mais aussi à les former correctement à sa culture. Mauvais temps, inondations du printemps et mauvaises semences rendirent l’expérience un désastre. Mais pourquoi la France et la Grande-Bretagne souhaitaient-elles tant produire du cannabis dans leur nouvelle colonie? La réponse se trouve de l’autre côté de l’océan Atlantique.

USS Constitution en 1803 (image: wikipedia)

En effet, juste après la conquête du Canada par les anglais, la course au chanvre nous ramène dans les vieux pays soit à la campagne d’Égypte (1798-1801) où les troupes françaises tentaient de bloquer la Grande-Bretagne d’accéder à la route de l’Inde en prenant possession de l’Orient. Pendant des décennies le chanvre demeurera une matière stratégique. Il composera la majeure partie des cordages et des voiles de navires. À elle seule, la frégate américaine USS Constitution exigeait plus de 60 tonnes de chanvre juste pour ses cordages et voiles. Importé à 90% d’Italie et de Russie, la conquête napoléonienne amena le roi Georges III à développer ses propres cultures et manufactures. De retour chez-nous, la Grande-Bretagne persistera encore dans cette idée en faveur des textiles de cannabis et, en 1802, le gouvernement canadien nommera plusieurs agriculteurs importants au sein d’une nouvelle commission pour l’encouragement à la culture du chanvre. Le 22 février 1806, on assistera à la création de la « Upper Canada Agricultural and Commercial Society« . Mais il faudra attendre encore au moins deux décennies avant que l’industrie du cannabis ne décolle enfin chez-nous. En réaction à toutes ces tractations, Napoléon signera un accord le 07 juillet 1807 avec le tsar Alexandre 1er. Le traité de Tilsit interdira l’expédition de chanvre en Angleterre et aux États-Unis. Mais Alexandre 1er laissera quand même passer le chanvre en contrebande en destination de l’Angleterre. Petit coquin! C’est l’un des éléments qui poussera Napoléon à envahir la Russie. Mais ce dernier devra battre en retraite à cause de l’hiver précoce de 1812.

Champ récolté de chanvre. Année inconnue (image iastate.edu)

Y’a pas à dire, alimentaire, utilitaire, euphorisant, cette plante exerça toute une influence entre le 17e et le 19e siècle. Dans la partie 3, elle continuera à faire couler beaucoup d’encre dans les siècles suivant.

L’histoire du chanvre (partie 1)

Chanvre, dessin botanique

Selon moi, le chanvre fait partie du top 10 des plantes ayant influencé, voire changé le cours de l’histoire de l’humanité. Adoré pour ses propriétés médicinales, nutritif, vénéré pour ses attributs euphorisantes, utilisé pour le commerce, l’industrie et la guerre, il a été autant détesté par les politiciens, l’église, certains grands dirigeants d’entreprises et les gens de bonne mœurs. Comme vous le lirez, ses multiples usages lui procure une versatilité surprenante. Et, malgré tout ce qu’on dira, il fait partie de notre patrimoine agricole. Et même ici au Québec, bien que les gouvernements et la répression policière ont tenté de l’éradiquer depuis des décennies, il nous côtoie depuis le début de la colonie. Petit récapitulatif en plusieurs parties chronologiques d’une destinée hors de l’ordinaire.

ABC ÉTYMOLOGIQUE

Au départ, première nuance importante! Que ce soit chanvre (« hemp en anglais »), marijuana ou cannabis, c’est la même plante. Le terme chanvre « fil et filasse » dérive du vieux français « chenvre », « plante-textile ». Quant à « marijuana » issu de l’espagnol mexicain, il se relie à la drogue. Le mot « cannabis » quant à lui sert à l’identifier par son nom botanique « cannabis sativa » ou « cannabis india » (dans les vieux ouvrages). Saviez-vous que le terme latin cannabis réfère à l’expression « tige (cann) à (a) deux sexes (bis) »? La plante possède effectivement la particularité d’avoir à la fois le sexe mâle et femelle. Le haschisch désigne la résine produite par la plante qu’on transformera pour la fabrication de divers produits (huile, tablettes compressées, vaporisateurs, pilules…). Il reste finalement tout l’arsenal d’expressions communes du genre « pot » « mari« , « herbe« , « weed« , « joint » et j’en oublie sûrement, se rapportant aux « pétards roulés » qu’on fume sous forme de tabac séché ou coupé. Ouf! J’espère ne rien oublier.

UNE TRÈS, TRÈS, TRÈS ANCIENNE PLANTE

ShenNung (image: antiquecannabisbook.com

Il apparaît très difficile d’identifier son lieu d’origine exacte. Certains évoquent l’Himalaya, d’autres la Mésopotamie mais bon nombre des sources s’entendent pour situer le sud-est de la Russie où on l’utilisait, entre autre, pour la fabrication d’arcs, d’armes de guerre, de farine et pour les filets de pêche. Les chinois quant à eux confectionnaient une fibre par broyage de la tige pour créer des tissus quatre fois plus résistant que le coton et cela, 4500 ans av. J-C. Son utilisation en Chine remonterait même jusqu’au 28e siècle av. J-C où l’empereur Shen Nung (2838-2698 av. J-C) l’incorpore dans sa pratique lors des fondations de la médecine chinoise traditionnelle. Car, petit bémol non négligeable, le plant contient du delta-9-tétrahydrocannabinol, communément appelé THC.

De fait, on retrouve la mention des effets de cette molécule active d’aussi loin que dans les écrits grecques. Depuis des milliers d’années, les médecins de tout acabit la prescrivent sous forme d’huile, de graines ou en tabac comme antidouleur, pour soulager les maux des malades allant de la dépression jusqu’au cancer et j’en passe.

D’autre part, il est intéressant de noter qu’on s’en servait également pour la fabrication de papier. Inventé par les chinois, son secret fût conservé jusqu’au 5e siècle ap. J-C pour se perpétuer au Japon, au Moyen-Orient et enfin apparaître au 13e siècle en Europe. Les moines copiste travaillaient sur du papier de chanvre à la lumière d’une lampe à l’huile de chanvre. Moult textes mentionnent qu’apparemment le premier livre imprimé au monde, la bible (1456), éditée par Johannes Gutenberg (1400-1468), l’aurait été sur du papier de chanvre. Ailleurs en Inde, on l’offrait en offrande à la déesse KALI ou on le fumait lors d’événements religieux comme les baptêmes et les mariages. Pendant le déclin de l’empire romain, le chanvre est devenu le véritable nerf de la guerre. Administré par le « procureur du chanvre », l’une des positions les plus importante de la hiérarchie, deux réserves ont été créées des deux côtés des Alpes; Ravenne et Vienne. Le chanvre ne leur servait pas juste pour la guerre mais à toutes sortes d’utilités tels la fabrication de vêtements, d’abris, de nourriture, de défense, d’attaque et de médecine. En fait, il se retrouve à tellement d’endroits, tant d’époques et côtoie autant d’empires qu’il devient ridicule de tous les mentionner. Sans doute pour sa facilité de culture. D’une taille pouvant aller jusqu’à 4 mètres, cette annuelle à croissance rapide atteint sa pleine maturité en 4 mois (entre mai et septembre). Elle n’a ni besoin d’herbicide car sa densification et sa hauteur épuise toutes les autres mauvaises herbes. Aucun insecticide n’est non plus requis car elle possède sa propre réserve de répulsif naturelle. Trop facile!

Chinois fumant le cannabis (année et auteur inconnu)

Néanmoins, le début de l’amour-haine paraît survenir durant l’avènement du christianisme où la consommation du cannabis et de ses effets dopant sur les gens le reliera aux rituels sataniques. En 1484, le pape Innocent VIII (1432-1492) déclarera sacrilège son utilisation et seul les gens, habituellement des femmes, ayant une très bonne connaissance en herboristerie continueront de transmettre ce savoir en déclin. Inutile de vous rappeler qu’on les accusait de sorcellerie pour ainsi détenir ces connaissances hors de l’entendement. Curieux de constater qu’il sera offert par Christophe Colomb parmi les cadeaux remis aux autochtones sous forme de graines et de vêtements en chanvre lorsqu’il découvrira l’Amérique en 1492. Dans notre seconde partie, vous découvrez un autre chapitre rempli de rebondissements lorsqu’il s’intégrera par la bande dans nos mœurs nord-américaines.

Carte postale de mars 2019

Bouillage de l’eau d’érable (source: musée McCord)

Agathe de Saint-Père (1657-1748), aussi appelée Seigneuresse Madame de Repentigny, figure parmi les personnages méconnues de l’histoire du Québec. Souvent mentionnée dans les anciens écrits comme une femme d’affaires redoutable, on lui doit, outre la mise sur pied de la première manufacture de tissus au Canada et l’invention de la catalogne, la commercialisation du sirop d’érable grâce à l’amélioration de sa technique de fabrication.

En effet, la méthode rudimentaire autochtone consistait à récolter la sève d’érable à l’aide d’entailles dans lesquelles on insérait une « goutterelle » (aussi nommée « coin » ou « goudrille ») juste au-dessus d’un « cassots » d’écorce ou d’un pot en terre cuite. Une fois récoltée, on la faisait geler pour ensuite enlever le couche de glace formée sur le dessus et en concentrer la saveur; cela a quelques reprises. Ce « sirop d’érable » non concentré, nommé en langue autochtone « pimi », servait surtout à humidifier leurs yeux pour contrer l’effet d’assèchement de la fumée des feux dans leurs habitations et comme liquide fortifiant pour le corps.

Toutefois, grâce à la venue des chaudrons en fer, la technique de bouillage de l’eau d’érable utilisée jusqu’à la fin du 19e siècle, s’améliora beaucoup. On l’exécutait à l’extérieur suspendu à un tronc d’arbre et, en un seul printemps, deux hommes pouvaient confectionner près de 200 livres de « sucre du pays ». On l’acheminait en grande partie en Europe à l’élite française où il fera son entrée à la Cour du roi Louis XIV sous forme de bonbons qu’on faisait fondre dans la bouche car on le considérait, entre autre, par les médecins de l’époque, comme un médicament. Et pour cela, il devint très populaire et tout aussi attendu chaque année. Plus tard, pour diminuer la perte de la chaleur et protéger la cuisson, on construira des abris. Ainsi naquit ce qu’on appellera aujourd’hui « la cabane à sucre ». Pour en savoir davantage sur l’histoire de l’érable, consultez le site des producteurs et productrices acéricoles du Québec. Bonne partie de sucre!

Partie de sucre, Piedmont (Québec) vers 1895 (image: Anonyme – Don de M. Raymond Cherrier) source: Musée McCord

Les sentinelles Slow Food

Je dois avouer qu’en me relisant, la première partie de mon texte vous paraîtra décourageante, sinistre, voire complètement sans issue. Mais l’ombre ne peut exister sans la présence de la lumière. Je commence!

En effet, vendredi, le 22 février 2019, un premier rapport sur l’état de la biodiversité publié par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) mettait en garde l’humanité du risque de pénurie alimentaire dû à la diminution inquiétante de la biodiversité dans l’agriculture. On y affirmait que:

L’humanité cultive environ 6000 plantes pour se nourrir, mais, en réalité, seules 200 d’entre elles contribuent à remplir son assiette et neuf seulement représentent 66% de toutes les récoltes dans le monde.

Dans cette liste des 9 plantes les plus cultivées, on y retrouve: canne à sucre, maïs, riz, blé, pomme de terre, soya, noix de palme (pour l’huile de palme), betterave sucrière et manioc. Par conséquent, de nombreuses espèces, notamment les pollinisateurs (insectes et animaux), les organismes du sol et les ennemis naturels des « nuisibles » qui contribuent aux services des écosystèmes essentiels sont en déclin du fait de la destruction et de la dégradation des habitats, de la surexploitation, de la pollution et d’autres menaces. On assiste également à un déclin rapide de ces écosystèmes-clés fournissant de nombreux services essentiels à l’alimentation et à l’agriculture tels l’approvisionnement en eau douce, la protection contre les tempêtes, les inondations (et autres dangers) ainsi que la destruction des habitats d’espèces telles que les poissons et les pollinisateurs. La chaîne alimentaire s’écroule. Pour renchérir, d’autres chercheurs comme Francisco Sanchez-Bayo et Kris Wyckhuys, des universités de Sydney et du Queensland, vont publier en avril prochain dans la revue Biological Conservation une vaste synthèse de 73 études confirmant eux aussi cette théorie annoncée de l’insectagéddon » selon laquelle:

à moins que nous ne changions nos façons de produire nos aliments, les insectes auront pris le chemin de l’extinction en quelques décennies.

Est-ce sérieux? Si j’ajoute à cela, sur une touche plus québécoise, tout le tragique relié à cette supposée main-mise de l’industrie des pesticides-herbicides sur le Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) avec le congédiement récent de l’agronome et lanceur d’alertes, Louis Robert et des commentaires de l’ancien ministre de l’agriculture libéral, Pierre Paradis déclarant en 2015 « qu’ils sont encore plus puissants que le gouvernement du Québec« , il y a lieu de vouloir abdiquer, voire se recroqueviller en boule et se boucher les oreilles. Cela semble malheureusement devenu le cas lorsqu’on apprend sur une chaîne de télévision la disparition d’une espèce animale entre deux capsules d’information. Une pensée me traversant l’esprit me disant « on est rendu là ». L’extinction du monde à petites bouchées reléguée à des faits anecdotiques dans une foire d’infodivertisement.

Vous comprenez maintenant pourquoi je vous avertissais du côté sombre de mon texte. Mais alors, pourquoi donner autant d’importance aux problèmes? Pour quelles raisons ne met-on pas autant d’énergie à montrer les solutions? Car elles existent. Dans un monde idéal, j’ajouterai à toutes ces tribunes (téléphoniques, téléjournaux, nouvelles Internet, etc.) une partie égale sinon tout aussi grande aux initiatives permettant de contrer les effets néfastes de cette perte de biodiversité. Pour ne citer qu’un exemple… les sentinelles Slow Food.

Avec plus de 500 Sentinelles réparties dans plus de 60 pays à travers le monde, ces projets visent à soutenir des groupes de producteurs, souvent artisanaux, selon un concept développé en 1999 par Slow Food, à travers l’axe de leur Arche du goût. Les Sentinelles peuvent notamment intervenir pour sauvegarder :

  1. un produit traditionnel en voie de disparition (un produit de l’Arche du Goût) ;
  2. une technique ou une pratique traditionnelle en voie de disparition (pêche, élevage,
    transformation, culture) ;
  3. un paysage rural ou un écosystème en voie de disparition.

Ils soutiennent de manière concrète une ou des productions de qualité en voie d’extinction, protègent des régions et des écosystèmes uniques, réinstaurent des méthodes de fabrication traditionnelle et sauvegardent les races natives ainsi que les variétés végétales locales. Chaque projet implique une communauté de petits producteurs et offre un soutien technique pour améliorer la qualité de la production, identifier de nouveaux points de vente et organiser des échanges avec des producteurs internationaux. Pour le moment, seules deux initiatives sont soutenues au Canada pour protéger le blé « red fife » (en Ontario) et le saumon fumé (à Vancouver). Je sais, c’est peu me direz-vous mais selon moi, il n’existe pas qu’une seule solution-miracle à la perte de notre merveilleuse biodiversité. Il en existe tant mais si peu connues. Peut-être est-il temps de m’abreuver à d’autres sources d’information. De mon côté, je poursuis mon objectif de faire connaître nos merveilleuses plantes alimentaires de notre patrimoine québécois. Et je vous encourage, vous aussi à devenir, à votre manière, une partie de la solution. Vous aimeriez partir ou vous impliquer auprès d’une sentinelle au Québec, téléchargez le document en français préparée à cette fin. Ou encore, contactez Slow Food Montréal pour de plus amples infos pour vous accompagner.

Les fêtes des semences 2019

C’est la saison des fêtes des semences et leur popularité ne cesse de croître. L’instigatrice, feu Diane Joubert, n’aurait probablement pas cru qu’un jour, cela aurait pris une telle ampleur depuis la première édition en 2000. Chaque année leur nombre varie mais on en retrouve un peu partout au Québec. Il y en a sûrement une près de chez-vous. Je vous encourage à encourager ces petits producteurs ayant à cœur la préservation de notre merveilleuse biodiversité agricole.

Em effet, ce sera l’occasion de rencontrer en chair et en os des producteurs de semences ancestrales, écouter des conférenciers, faire des échanges et rencontrer d’autres passionnés, voire faire la fête. Pour les jardiniers passionnés par le patrimoine horticole, ça vaut le détour puisqu’il y a de nombreuses variétés rares à des prix très raisonnables. Nous vous dressons la liste chronologique des endroits où vous pourrez faire le plein de trouvailles inusités et de trésors horticoles qu’on ne retrouve pas dans les grandes surfaces. L’entrée et les activités y sont habituellement gratuites, mais il peut y avoir des frais qu’on ne s’attend pas. Par exemple, dans certains endroits le stationnement est payant. Renseignez-vous en consultant les liens suggérés. Il y en a sûrement une près de chez-vous. S’il y avait un événement manquant, n’hésitez pas à nous le faire savoir. Je l’ajouterais.

Fête des semences de la Petite-Nation

Samedi 26 janvier (10h00 à 17h00)
Papineauville, Centre communautaire de Papineau, 378 c. Rue Papineau
Pour information: Consultez leur page Facebook

Fête des semences de Nicolet

Samedi, 2 février (10:00 à 16:00)
Nicolet, Centre des arts populaire, 725, Boul. Louis Fréchette
Pour information: 819-293-8986 ou Consultez leur page Facebook.

Fête des semences de Thetford (1ère édition)

Samedi, 9 février (9:00 à 16:30)
Thetford-Mines, Cégep de Thetford-Mines, 671, Boulevard Frontenac ouest
Pour information:Consultez leur page Facebook

Fête des semences de St-Apollinaire

Dimanche, le 10 Février (10:00 à 16:00)
St-Appolinaire, Centre communautaire, 83, rue Boucher
Pour information: Société d’horticulture de Saint-Apollinaire, consultez leur page Facebook

Fête des semences de Sawyerville

Samedi, 16 février (9:00 à 16:30)
Sawyerville, 4, Chemin de Randboro (derrière l’entrée de l’église)
Pour information: chantalbolduc99@bell.net ou consulter leur page Facebook.

Fête des semences de Montréal

Samedi et dimanche le 16 et 17 février (9:00 à 16:30)
Montréal, Planétarium Rio Tinto Alcan, 4801, avenue Pierre de Coubertin
Pour information: Consultez leur page Facebook

Fête des semences de Sherbrooke

Samedi et dimanche, les 23 et 24 février (10:00 à 16:00)
Sherbrooke, Serres St-Élie, 4675 Boul. Industriel
Pour information: Mélanie Grégoire

Fête des semences de Lanaudière

Samedi et dimanche les 23 (10:00 à 17:00) et 24 février (10:00 à 16:00)
Ste-Émélie-de-L’Énergie, 140 rue Émélie Bolduc, Salle J-A Leprohon
Pour information: Par courriel ou visitez leur site Internet

Fête des semences de Québec

Samedi et dimanche, les 3 et 4 mars (10h00 à 16h00)
Québec, 2325, rue de l’Université (Pavillon Alphonse-Desjardins de l’Université Laval)
Pour information: Fête des semences et de l’agriculture urbaine de Québec

Fête des semences de Verdun

Samedi, le 9 mars (10:00 à 15:00)
Verdun, Les Serres Municipales de Verdun 7000 Boul. Lasalle
Pour information: Consultez leur page Internet

Fête des semences de Saguenay – Lac Saint-Jean

Dimanche, le 10 mars (9:00 à 16:00)
Larouche, Salle de l’Hôtel de ville, 610, rue Lévesque

Fête des semences de St-Vanier-de-Bellechasse

Samedi, 16 mars (10:00 à 16:00)
St-Vallier-de-Bellechasse, École La ruche 364, rue Principale
Pour information: Coopérative La Mauve

Fête des semences de Rimouski

Dimanche, 24 mars (10:00 à 16:00)
Rimouski, 110, rue de l’Évéché est
Pour information: Consulter leur page Facebook

Fête des semences de Val-David

Samedi, 23 mars (10:00 à 15:00)
Val-David, Église de Val-David, 43, rue de l’église
Pour information: Consulter leur page Facebook

Fêtes des semences de la Montérégie

Samedi et dimanche, les 30 et 31 mars (10:00 à 16:00)
Longueuil, Cégep Édouard-Montpetit, 945, chemin Chambly
Pour information: La Shop agricole

Fête des semences et horticole

Samedi et dimanche, les 6 et 7 avril (10:00 à 16:00)
Coaticook, 125, rue Morgan
Pour information: Centre de formation professionnelle Coaticook (CRIFA)

Carte postale de février 2019

Table de conversion (image: catalogue WH Perron, p.2, 1978)

À partir du 1er février 1977, la Commission du Système Métrique demandait aux marchands de semences d’offrir leurs marchandises en utilisant les unités de mesures propre au système métrique. Fini les pouces, gallons, livres. Place maintenant aux centimètres, litres et grammes.

En fait, ce changement ne représente qu’une autre manière mesurer.

Catalogue WH Perron 1978

En effet, pour les fouilleurs d’histoires agricoles, vous devrez aussi vous farcir la conversion d’une multitude d’autres unités de mesures d’antan faisant référence aux boisseaux, toises, roquilles, arpents de Paris… Quel labyrinthe! Aujourd’hui, avec les applications informatiques, la conversion revient beaucoup plus aisée. Mais, certaines doivent encore se calculer à la « mitaine » car trop anciennes.

Par ailleurs, lors de la première année d’implantation, pour aider leurs clients à s’y retrouver, l’entreprise de semences WH Perron a eu l’idée de fournir, via leur 50e catalogue, un tableau des équivalences destiné aux jardiniers amateurs. Car, vous ne le savez peut-être pas mais, la période entre janvier et avril se compare pour les semenciers à la période de Noël pour les marchands au détail.

Toutefois, après plus de 40 ans, force est d’admettre que les changements exigent beaucoup de temps. Certains, encore aujourd’hui, n’ont jamais réussi à s’adapter. Pour les gens du Québec, malgré l’obligation des établissements scolaires à enseigner le système métrique, combien de fois sommes-nous confrontés au quotidien aux deux unités combinées. Par exemple, en faisant notre épicerie ou en se pesant (kg/lb), lors de rénovations (pied/mètre) ou en regardant simplement l’odomètre de notre automobile (km/mile). Voici une autre distinction de notre belle province quant à notre capacité d’être le trait-d’union entre l’Europe et l’Amérique.

Spécial acadien (3): le haricot « St-Pons »

Dernier texte de notre spécial acadien… pour le moment.
En effet, comme au Québec, il existe une foule de ces plantes alimentaires adaptées à l’Acadie et apportées par les premiers colons et les autochtones. Il y en a d’autres que je présenterais éventuellement dans les mois à venir. En attendant, la particularité de celle présentée ici-bas, comme vous le constaterez, consiste au fait qu’on plante deux variétés ensemble; l’un bénéficiant à l’autre dans un échange symbiotique.
Je remercie encore une fois Monsieur Norbert Robichaud pour sa précieuse collaboration et sa gentillesse d’avoir partagé ses recherches et expérimentations.


— texte Norbert Robichaud —-

Le haricot « St-Pons »

semences de haricot St-Pons (photo: Norbert Robichaud)

Le haricot « St-Pons » est une variété de haricot d’Espagne que j’ai reçue de Marie-Thérèse Robichaud et qui sont dans sa famille depuis la fin moitié du dix-neuvième siècle. « St-Pons » fait référence à son lieu d’origine, la collectivité de Saint-Pons dans la péninsule acadienne au Nouveau-Brunswick. Comme presque tous les haricots d’Espagne, c’est un haricot grimpant. Il atteint une hauteur de 120 à 150 cm. Il est précoce et n’a aucun mal à amener ses semences à maturité sous notre climat, autre signe de son adaptation à notre région. Il existe en rouge et en blanc qui sont cultivés côte-à-côte comme une seule variété. La variété rouge produit des fleurs rouges et d’énormes grains noirs et violets; la variété blanche, des fleurs blanches et des grains entièrement blancs et légèrement plus petits. Ce haricot a fait l’objet d’une adoption dans le cadre du Programme semencier du Canada.

Plants de haricots St-Pons (photo: Norbert Robichaud, 2018)

Marie-Thérèse m’a raconté comment elle et sa mère étaient allées voir la grand-mère de Marie-Thérèse, Bibianne Brideau (née Basque) et elles lui avaient demandé si elle n’avait pas « des vrais fayots d’empremier ». La grand-mère, qui ne faisait plus de jardin depuis plusieurs années, avait répondu qu’il lui en restait quelque part dans le haut la maison, mais qu’elle n’était pas sûr si les semences étaient encore viables. Thérèse et sa mère ont pris les semences, les ont plantées et les semences ont toutes germées. Ceci se passait dans les années 1978-1979 et Marie-Thérèse les cultive depuis ce temps-là.

Bibianne Brideau est née vers 1895 et confirmait qu’ils avaient toujours cultivé cette variété. Elle les avait reçus de sa mère, Victorine, qui les cultivaient avant la naissance de Bibianne, mais on ignore depuis quelle année exactement.

La mère de Marie-Thérèse connaissait très bien cette variété depuis qu’elle était toute petite. Elle racontait que ses parents en semaient de grandes quantités. Ils récoltaient les gousses à l’automne et les mettaient à sécher au grenier. Elle se souvenait qu’ils en épluchaient tout l’automne jusqu’à ce qu’ils aient rempli un sac de 100 livres. C’était la quantité dont ils avaient besoin pour passer l’hiver. Ils les utilisaient pour leur consommation personnelle, ils s’en servaient pour faire du troc avec les voisins et comme monnaie d’échange au magasin général. Un beau témoignage de l’importance des haricots dans l’économie domestique de l’époque.

Plants de haricots St-Pons (photo: Norbert Robichaud, 2018)


Toutes reproductions du texte ou des photographies demeurent interdites sans le consentement de Monsieur Norbert Robichaud.

Spécial acadien (2): le haricot « gros blanc »

Augustine et Norbert Robichaud épluchant des oignons patates en 2017 (photo: Norbert Robichaud)

Pour cette seconde semaine portant sur les variétés ancestrales acadiennes, je poursuis avec le haricot « gros blanc », une plante devenue unique de cette région dont Monsieur Norbert Robichaud m’a envoyé une description, historique et commentaires retranscrits ici-bas. Il est très important de ne pas confondre cette variété avec le pois « gros blanc », une autre variété très commune. Je vous invite évidemment à lire notre premier texte portant sur le fayot « Vieux Flippe » pour un complément d’info et assurer une continuité logique de cette lecture. Bonne semaine!


—– texte de Norbert Robichaud —–

Les haricots « gros blancs »

Haricots Gros Blanc (image: Norbert Robichaud, 2018)

La première variété de plante dont j’ai préservé la semence était une variété de haricot commun qui me viennent de ma grand-mère maternelle et que nous appelons les «gros blancs». Je ne sais pas depuis quand ma grand-mère les avait, mais elle m’a dit qu’elle les tenait de son père, Richard Landry, qui les avait rapportés de Bartibogue. Mon arrière-grand-père étant décédé en 1932, ils sont donc dans la famille depuis au moins cette date.

Les « gros blancs » sont une variété dont les premières mentions datent du milieu du 19e siècle aux États-Unis. Ils sont connus sous le nom de « Marrow fat » en anglais et ils sont inscrit à l’Arche du goût de Slowfood USA. On ne les trouve pas souvent; ils sont peu cultivés au Nouveau-Brunswick et jamais en grande quantités, car ils sont de culture délicate sous notre climat.

En effet, lorsqu’ils mûrissent, les grains deviennent très gros dans les gousses qui ont tendance à s’affaisser sur le sol et risquent de pourrir en période de temps humide. Ceci est problématique lors des mois de septembre froids et humide. Ma grand-mère me faisait d’ailleurs remarquer que certaines années, elle arrivait à peine à conserver la semence. Malgré ces difficultés, nous les avons toujours cultivés à cause de leur goût incomparable et leur texture onctueuse. Mais c’est également le fait que nous ne pouvions les trouver dans le commerce que nous les avons conservés. Sans en avoir conscience, nous avons contribué à la préservation d’une variété locale d’un cultivar ancien Ce cultivar a fait l’objet d’une adoption dans le cadre du Programme semencier du Canada.


Toutes reproductions du texte ou des photographies demeurent interdites sans le consentement de Monsieur Norbert Robichaud.