Un gros article qu’on vous propose cette semaine. En cette période de semis intérieurs (entre février et avril), nous oublions trop souvent les commodités dont nous disposons aujourd’hui à la maison. Vous comprendrez qu’avant l’électrification, il s’avérait très difficile pour les agriculteurs de faire des semis intérieures entre mars et mai. Lorsqu’on habite une région très froide comme le Québec, les cultivateurs devaient user d’imagination pour produire des fruits et légumes variés possédant de longues périodes végétatives. Ils utilisaient alors des stratagèmes ingénieux nommés couches « chaudes », « tièdes » et « froides » employées déjà depuis belles lurettes en Europe et adaptées ici à nos saisons. Grâce à un ancien documentaire de 1942 du Ministère de l’agriculture du Québec, nous avons pu retrouver les étapes exactes de ces anciennes techniques agricoles et aussi, leurs petits secrets. Et, photos à l’appui, certains de ces trucs gagneraient, encore de nos jours, à s’intégrer dans une culture dite biologique. Nous vous proposons donc cette semaine, en trois parties, les étapes de leur confection.

Photo 1: Enlèvement de la neige jusqu’au sol gelé.

Par exemple, à Sainte-Anne de la Pocatière, c’est en avril, qu’on forçait la nature à produire par le biais des couches chaudes. Les fermiers choisissaient pour cela un endroit bien protégé des vents dominants. Ici, la montagne offrait un endroit magnifique. La neige est enlevée jusqu’à la terre gelée mais elle aura tôt fait de dégeler sous l’action du soleil et du fumier chauffant (voir photo 1). Pour les couches chaudes, on utilisait, de préférence, du fumier de cheval parce qu’il chauffe bien et produit une chaleur uniforme pendant plusieurs semaines. On le déposait en tas près de la couche à élever. Le fumier est la litière des bestiaux mélangée à leurs fientes. Un bon fumier pour couche chaude doit contenir deux parties de paille pour une partie de crottin.

Photo 2: Calcul du contour de la couche.

De plus, cette paille doit avoir séjourné sous les chevaux pendant au moins 24 heures afin d’être imprégnée de purin. S’il y a trop de crotin, on doit prendre soin de le mêler à du fumier plus pailleux. S’il y a trop de purin, la meilleure façon de l’utiliser est de le mélanger à de la paille plus sèche. Quant au fumier pourri, il doit être mis de côté. On s’en servira seulement pour entourer les couches. Puis, on installe temporairement le cadre en place afin de déterminer la superficie de la couche à monter. Comme la meule de fumier devra dépasser le cadre d’un pied et demi à deux pieds tout autour, on prend les mesures en conséquences et on place les piquets aux quatre coins.

Photo 3: Distance prévue pour le fumier autour de la couche.

Pour étendre le fumier, une méthode consiste à le déposer par fourchée, tassée les unes contre les autres, en lit de 5 à 6 pouces d’épaisseur et en prenant bien soin de ne pas laisser de trous. Mais le montage de la meule sera plus uniforme si chaque fourchée est étendue. Remarquez sur la photo 4 que la meule est à quelques distances de la neige. Sur les bords, c’est très bien de piétiner le fumier pour le fouler.

Photo 4: Étapes d’étalement du fumier.

Photo 5: Compactage des bords de la couche.

Sur le centre de la couche cependant, on se contentera de la pelle car le fumier devra y être légèrement tassé. S’il est trop tassé, il mettra plus de temps à chauffer. Ensuite, il chauffera trop vite. Au contraire, insuffisamment tassé, la couche s’affaissera plus tard par le milieu.

Photo 6: Tapage pour égaliser

Ceci nous donne une surface bien plane et il n’y aura pas un brin de paille qui sera mélangé plus tard au terreau; ce qui favoriserait la pousse des champignons. Le cadre est posé définitivement. Il mesurera 16 pouces de hauteur à l’arrière et 12 pouces à l’avant; ce qui donne aux châssis une inclinaison de 4 pouces. Un cadre démontable quant il est bien construit est aussi facile à assembler qu’il se remise commodément lorsqu’il sera serré. Il est très important que le cadre soit bien appliqué sur la meule et touche tout le tour.

Photo 7: Installation du cadrage et élimination des fuites d’air.

C’est pourquoi après avoir marché dessus, on ajoute un peu de fumier tout le tour pour calfeutrer. Lorsqu’il y a un trou, bouchez-le soigneusement. On pose ensuite les traverses dont les extrémités en queues d’aronde maintiennent l’écartement des deux côtés. Les traverses doivent être suffisamment fortes pour supporter les travailleurs. Vous savez que les côtés doivent dépasser le cadre d’un pied et demi à deux pieds tout le tour. Cet excédent constitue le « réchaud » et il est fait avec les restants de fumiers qu’on a ramassé autour de la meule nouvellement montée. Et voilà pour le montage de la meule de fumier. Le terreau maintenant.

Photo 8: Pose des traverses.

Photo 9: Mise du terreau.

Le terreau est cette terre de construction artificielle qui est riche en élément nutritif. Elle est poreuse, légère et gonflée par l’action du gel à l’hiver. Il s’obtient en mélangeant par partie égale de la terre sablonneuse, de la terre noire et du fumier bien pourri. Pour être bien pourri, ce fumier doit être vieux de 18 à 24 mois. On en met une épaisseur de 6 pouces puis on pose les châssis et on attend de 4 à 8 jours avant de semer ou de planter. Ajoutons qu’on utilise pour le châssis de la vitre semi double.

Photo 10: Pose des châssis.

Photo 11: Exemples de châssis.

En effet, le verre double est trop épais tandis que le verre simple est trop fragile et conserve moins la chaleur. À remarquer que les vitres sont posées comme des bardeaux, c’est-à-dire que la vitre supérieure superpose la vitre inférieure pour permettre l’écoulement facile de l’eau tout en restant étanche.

Plus la saison avance, moins les couches ont besoin de chaleur. Au début, la meule de fumier devait avoir entre 15 et 18 pouces d’épaisseur mais plus tard, 10 à 12 pouces suffiront. En mai, on ne met plus que 6 à 9 pouces. Les couches se nomment alors « couches tièdes » ou « semi chaudes ». À la fin, on nettoie les environ et les côtés sont peignés. Avec tous ces restants de fumier, on fait le « réchaud ». Notez bien que le lit de terreau doit avoir invariablement 6 pouces d’épaisseur. Vous ai-je dit que les couches doivent être orientées est-ouest pour faire face au midi?

Photo 12: Finition des contours extérieurs de la couche chaude.

Photo 13: Enrichissement du terreau.

Et voilà, dans 4 à 8 jours, tout sera prêt pour le semis. Il est bien entendu qu’on doit attendre une journée chaude avant de travailler dans les couches. En 1940, on conseillait d’ajouter un peu d’engrais chimique au terreau, soit deux livres à deux livres et demi de super phosphate par couche. Pour les légumes tels que laitue, céleri, chou-fleur etc, on employait du 4-8-10. Il est évident qu’on suggère aujourd’hui une autre alternative plus écologique. Après avoir enfoui l’engrais chimique, on aplanie le terreau. Certains jardiniers finissent la surface au petit râteau mais il est préférable d’utiliser la planche car lors des arrosages, l’eau aura moins de chances de se creuser des sillons.

Photo 14: Semis manuels.

On repose les traverses qui avaient été enlevées pour le travail du terreau. Voici sur la photographie (numéro X) le gabarit qu’on utilise pour tracer des sillons bien droits. Une bonne méthode pour faire des sillons larges mais peu profonds.

Photo 15: Identification des futurs plants.

En effet, il faut une certaine largeur, si on veut que la graine s’éparpille bien. Mais le bon jardinier a des doigts et il s’en sert à propos (voir photo 14). Le jardinier n’a qu’à secouer son sachet de graines pour obtenir une distribution uniforme des graines sur une largeur d’un pouce environ. Pour enterrer, enfouir à profondeur et à distance égale, les graines lèveront uniformément. Immédiatement après le semis, il faut étiqueter. On inscrira sur la planchette le nom du légume, sa variété avec la date. Puis, on foule légèrement le terrain, on « plombe » comme le veut l’expression consacrée afin que chaque grain soit en contact avec le sol humide et germe plus rapidement. Voici, sur la photo 16, deux manières de « plomber », dont une pour ménager son dos.

Photo 16: Plombage des semis.

Photo 17: Aération des couches.

Rendu à cette étape, on se doit de traiter du triple problème de l’humidité, de la chaleur et de l’air nécessaire à la germination. Il est indubitable que les couches chaudes, dès la seconde journée de montage, ont un grand besoin de ventilation. Voici les crémaillères utilisées à cette fin (voir photo 17). Il faut ouvrir du côté opposé aux vents et faire en sorte que l’air froid ne frappe directement les plants. On commence par une très petite ouverture, pour ouvrir de plus en plus au fur et à mesure que la température extérieure se réchauffe. Un peu plus tard dans la saison, on ira jusqu’à enlever complètement les châssis pour quelques heures d’abord puis toute la journée et jusque dans la nuit si elle ne s’annonce pas trop fraîche. Souvenez-vous qu’un excès de chaleur serait tout aussi dommageable que le froid. Les couches ont besoin d’une constance surveillance.

Photo 18: Transplantation des pousses.

Par ailleurs, tous les légumes semés de bonne heure doivent être repiqués si on veut en faire des plants robustes. Une nouvelle couche est préparée à cette fin. Le terreau en est nivelé et la place des plantes marquées d’avance. Les plants sont très délicatement arrachés et conservés tout le temps à l’ombre pour qu’ils ne sèchent pas trop vite. La petite boîte renversée fait un bon parasol pendant la plantation (voir photo 18). Savez-vous planter des tomates à la manière des années 40? On les plantes avec le doigt. Mais pour cela, il faut que le terreau soit très très meuble car on s’expose à briser les jeunes racines toujours fragiles à l’excès. On peut aussi planter avec deux doigts. C’est la meilleure manière d’obtenir une plantation à hauteur égale sans risquer de briser la tige ou les racines. Mais il faut prendre garde de ne pas presser trop fortement le terreau contre les racines.

Photo 19: Division des couches pour la transplantation.

Photo 20: Protection lors des trop-plein de soleil

Après la plantation, quant le soleil est ardent, il est nécessaire d’en tamiser les rayons en recouvrant les couches de cotonnades. On peut également utiliser à cette fin recouvrir de veilles toiles cousues ensemble. Le moyen le plus simple est d’éparpiller de la paille sur les châssis. Il ne fait pas oublier que les mauvaises herbes poussent très bien en couche chaude. L’ivraie sera arrachée et jetée au feu. Des arrosages seront également nécessaires. Il vaut mieux arroser copieusement et moins souvent que très peu et plus souvent et cela, en tenant compte des besoins en eau des jeunes plants. Quand la saison est assez avancée, les couches n’ont plus besoin de fumier chauffant. On les appelle « couches froides ». Voici comment procéder pour confectionner les couches froides.

Photo 21: Arrosage des plants.

Photo 22: Couches froides

Le sol est à peine dégelé. On lui fait une application d’engrais puis, on le bêche. On installe ensuite le cadre. vous ai-je dit que la couche froide se montait sans fumier chauffant? Cela ne veut pas dire sans fumier du tout. Il en faut quand même un peu pour butter le cadre tout le tour et empêcher l’infiltration d’air par-dessus. 4 ou 5 jours après le posage des châssis, la terre sera suffisamment réchauffée. On y tracera des rangs et on plantera.

Photo 23: Division et plantation.

Pour économiser de l’espace, les jardiniers font ce qu’ils appellent de la « culture intercalaire ». C’est ainsi qu’entre les rangées de laitues, on plante des choux entre des rangées de céleris, d’oignons, etc. Lorsque les châssis de couche se font rares à la fin du printemps, on peut encore utiliser des panneaux de bois pour couvrir durant les nuits fraîches certains légumes rustiques en couches froides.

Photo 24: Production intercalaire.

 

Voici donc, comment les maraîchers parvenaient à cultiver en primeur des légumes les plus variés. Avec la motorisation des instruments aratoires et les moyens de transport, le fumier de cheval se fit de plus en plus rare. Aussi, pour remplacer le fumier chauffant, a-t-on eu recours à l’électricité pour obtenir de la chaleur. Selon le magazine, Le Bulletin des Agriculteurs d’avril 1939, les premières couches chaudes électriques ont été créé en Suède vers 1922 avant de prendre leur véritable essor dans l’ensemble de la belle province vers le début des années 1940. Elles assurèrent pendant encore de nombreuses années une transition avant l’arrivée des serres modernes. Il est ahurissant de constater la somme colossale de travail humaine exigée par un tel procédé comme on peut le voir sur cette photo ici-bas.

Vues des quartiers ruraux de Montréal et de l’île Jésus en juin 1950 à Saint-Léonard-de-Port-Maurice (devenu le quartier Saint-Léonard à Montréal (photo: Joseph Guibord)

Pour en savoir davantage sur ce type de construction, consultez l’ouvrage de mars 1934 du Ministère de l’agriculture de la province de Québec intitulé « Serres, couches et abris ». Et pour les « patenteux », Larry Hodgson vous propose quelques méthodes toutes simples et économiques pour vous en fabriquer.

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