Courge Gete-okosomin

Courge Gete-okosomin (image: seedkeeping.tumblr.com)

Depuis cet automne, une nouvelle enflamme le net concernant une courge amérindienne redécouverte et éteinte depuis 800 voire 850 ans. Malheureusement, comme bon nombre d’histoires relatives aux variétés anciennes, il semblerait qu’elle aussi ait traversé une distorsion de la réalité comme celle du jeu du téléphone. Pour bon nombre de sites, le récit s’articule comme suit… Et on vous a même intégré les images habituellement utilisées pour l’illustrer.

En 2008, sur le territoire de la réserve Menominee dans le Wisconsin aux États-Unis, qu’elle ne fût pas la surprise d’un groupe d’étudiants en archéologie de Winnipeg de découvrir un vase d’argile (voir photo ici-dessous) de la grosseur d’une balle de tennis dans lequel se cachait des semences d’une courge inconnue. La datation au carbone 14 a permis d’apprendre que le pot en question avait au moins 800 ans. Wow! Imaginez-vous… Enterrée là depuis le Moyen-Âge, presque 300 ans avant la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.

Urne retrouvée sur le site ayant conservée les graines de courge Gete-okosomin

Urne retrouvée sur le site ayant conservée les graines de courge Gete-okosomin

Étudiants ayant redécouvert les graines de courge disparue

Étudiants ayant supposément redécouvert les graines de la courge disparue

Testant la viabilité de ces anciennes semences autochtones, devinez quoi? Elles germèrent. Résultat: une ancienne variété éteinte (cucurbita maxima) depuis belle lurette a pu renaître. Nommée « Gete-okosomin » se traduisant en anglais « Big Old Squash» (grosse vieille courge) ou «Very cool Old Squash » (très cool vieille courge) le plus gros spécimen mesurait 3 pieds de long (presqu’un mètre) et 18 livres (8 kilogrammes). Certains sites ajoutent (traduction en français approximatif) :

La découverte de cette courge « cool » symbolise beaucoup plus qu’un simple légume pour cette communauté car il représente un moment de l’histoire où la nourriture était un droit citoyen.

Cela sert aussi de rappel à l’effet que les denrées retrouvés dans les supermarchés d’aujourd’hui ne représentent qu’une fraction du monde alimentaire existant.

Semences de courge Gete-okosomin

Semences de courge Gete-okosomin

Voilà grosso modo l’histoire qu’on retrouve un peu partout sur le net y compris via des médias reconnus. Pour les intéressés, cette courge existe réellement et le semencier du patrimoine l’a déjà mise en sécurité par l’intermédiaire de leur banque de semences. Il ne reste qu’à la parrainer pour la sauvegarder à long terme. Bien qu’on ne pourra peut-être jamais connaitre la vraie histoire, nous pouvons aborder une autre version.

David R. Wrone

David R. Wrone

En effet, voyant l’ampleur virale du sujet sur la toile, David R. Wrone, professeur émérite de l’université de Wisconsin-Stevens a voulu remettre les pendules à l’heure.

De fait, ayant consacré une partie de sa vie à l’étude des semences ancestrales des peuples autochtones ceinturant les grands lacs, sa lettre tente de décrire l’historiographie, en fonction de ses souvenirs. Selon sa description, il n’y aurait jamais eu d’urne, d’archéologistes et encore moins de datation au carbone 14. Le récit se veut beaucoup moins fantaisiste.

En fait, les semences lui auraient été envoyées par la poste en 2000 à la suite du décès d’un de ses amis, Jim (nom de famille non mentionné), lui-même les ayant reçues d’un couple d’Indiana à l’automne 1995 après une visite dans leur potager à l’été de la même année. Aux dires du couple, membres de la nation Miami, cette courge se cultivait depuis plusieurs générations voire plusieurs centaines d’années par cette même communauté autochtone. Une note envoyée au White Earth Seeds Library explique qu’une confusion a pu survenir avec une fouille archéologique simplement du fait qu’au même moment, il avait reçu d’une seconde source d’autres graines en provenance d’une vieille maison de l’Indiana enterrées profondément dans le sous-sol. L’humidité et la température aidante les auraient préservées durant plusieurs centaines d’années.

Toutefois, les courges de ce deuxième envoi se sont avérées peu goûteuses et rachitiques. Par hasard, les deux variétés ont étés envoyées au même moment à la bibliothèque de semences de White Earth et l’interprétation de Monsieur R. Wrone suggère que les histoires se seraient sûrement mélangées pour produire celle circulant actuellement. Cela confime simplement la simplicité avec laquelle il est facile de vicier une information non validée encore et encore jusqu’au point où, avec le temps, elle devient la vraie histoire. Ça m’arrive tout le temps lorsque je tente de retracer le parcours d’un cultivar québécois. Alors, pourquoi en serait-il différent ailleurs.

Néanmoins, il est navrant de constater le peu de rigueur de sources scientifiques accentuant voire encourageant cette désinformation. Une saine curiosité aurait pu leur mettre une puce à l’oreille. Pourquoi n’énumérait-on jamais le nom des étudiants en archéologie? Le carbone 14 n’est absolument pas indiqué pour la datation de la poterie. Vous ne me croyez pas? Écoutez l’émission 130 de Génial, une émission scientifique pour les jeunes de Télé-Québec qui répond exactement à cette question. 800 ans de préservation, même dans d’excellentes conditions, ça me semblait possible mais très gros. Quoiqu’on a supposément fait revivre des semences vieilles de 30 000 ans mais… congelées dans le pergélisol; déjà plus plausible. Pourquoi baisser la garde? Parce que ce n’est qu’un légume?

Bref, cela m’a fait songer à la phrase d’une ancienne série américaine X-Files: I want to believe (Je veux y croire). J’aurai tellement voulu moi aussi.

Pour enfoncer le clou davantage, on vous suggère un merveilleux article documenté sur la même nouvelle.

 

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