À la lumière des méthodes de culture anciennes, nombreuses sont celles méritant d’être réintégrées, voire adaptées à nos pratiques modernes. Je trouves vraiment pertinent d’en faire la recension car elles nous permettent de se réapproprier le savoir de nos aïeux, vieux de plus de 300 ans. La betterave à sucre ou betterave sucrière fût découverte en Europe au 18e siècle. Au début du 20e siècle, on comptait plus de 100 raffinerie aux États-Unis.

De fait, le Canada et les États-Unis étaient les deux pays où il se mangeait le plus de sucre au monde. Par exemple, au début du siècle passé, la consommation annuelle des États-Unis se chiffrait à plus de 12 milliards de livres. Quant à elle, la part moyenne de chaque canadien s’estimait à 105 livres (47.6 kilos) par année. Ayoye! À titre comparatif, nous en absorbons encore aujourd’hui (2018) environ 40 kilos (88 livres). C’est donc vous dire combien cette plante se retrouvait importante dans l’alimentation. Au départ, la culture de la betterave s’est faite d’abord en Ontario, l’Alberta et le Manitoba. La première entreprise viable de transformation du sucre fût construite à Wallaceburg en Ontario en 1902.

Quant à elle, la fabrique de Chatham, construite en 1916, fût considérée comme la plus grande au Canada. Sa production de sucre blanc raffiné dépassait les 60 millions de livre. À quelques kilomètres de là, Pain Court (qu’on prononçait Pincourt); l’un des centres canadien-français les plus florissant de l’Ontario. Avant que l’on y cultive la betterave, Pain Court était une humble paroisse agricole. Son sol mal drainé foisonnait de mauvaises herbes. Un peu de foin, d’avoine et de blé demeurait la principale source de revenus des habitants.

Par ailleurs, Pain Court devait son énorme prospérité à la culture de la betterave à sucre. Là demeurait les familles Roy, Caron, Lévesque, Gagné, Pinsonneault, Martin, Trudel, Béchard, Trahan, Mailhoux, Robert, venus de Saint-Jean-Tracadie, Sorel, Verchères, Saint-Hyacinthe et d’ailleurs. Pour égoutter ces terres basses, on a été obligé de construire de longs et larges canaux. Le niveau du sol étant plus bas que celui du lac Ste-Claire, il a fallu faire monter l’eau des canaux inférieurs aux canaux supérieurs. Ces énormes travaux furent une bénédiction pour la betterave à sucre.

En effet, la betterave exige un sol profond, frais, sans être humide. Les terres fortes, les bonnes terres à grains, si elles sont bien égouttées, conviennent, de même que les terres où la luzerne et le trèfle poussent bien. L’ameublissement profond du sol est essentiel. Remarquez sur la photo ici-contre la couche de terre arable qui varie entre 8 et 10 pouces (20 et 25 cm).

La herse

Après un labour profond et un hersage bien fait, le sol mérite encore beaucoup de soin. Le producteur de betteraves savait très bien qu’à chaque fois qu’il passait le brise-motte, la herse et le rouleau, il diminuait le travail du sarclage à la main, conservait l’eau du sol et augmentait son rendement. C’était la guerre totale aux mauvaises herbes que ce traitement radical faisait disparaître au bout de quelques années. Le rouleau se voyait utilisé fréquemment. Il était important de bien niveler le sol pour obtenir une levée uniforme.

Semoir

Le semoir ensemence quatre rangées à la fois, distant de 22 pouces (55 cm) les uns des autres. La graine est plantée à une profondeur entre 1 pouce et demi à deux pouces (2.5 à 5 cm). On recommandait de semer 15 livres (6.8 kilos) de semences à l’acre. Cette quantité ne devrait pas vous étonner car il faut se rappeler que la semence de betterave n’a souvent qu’un faible pourcentage de germination. Et qu’un dollar de semences investis de plus pour le producteur, pouvait lui en rapporter quinze à la fin de la récolte. Le fumier restait encore le meilleur engrais pour la betterave à sucre.

Épandage de fertilisant

Comme pour toute culture sarclée cependant, il fallait un fumier bien décomposé pour faciliter le contrôle des mauvaises herbes. Dans les anciens écrits, on estimait que les engrais chimiques donnaient un excellent rendement. 200 à 300 livres (90 à 136 kilos) à l’acre avec un mélange de 2-8-10, 2-16-6 ou 2-12-6 était généralement une application suffisante. La formule employée (azote-phosphore-potassium) dépendait de la nature su sol et du système de culture établi.

Sarcleuse

Toutefois, on comprend qu’avec les méthodes de culture biologique actuelles, d’autres alternatives peuvent compenser. Ainsi, aussitôt que l’on pouvait distinguer les rangs de betteraves, on passait la sarcleuse mécanique. Les petits plants n’étaient nullement endommagés car la sarcleuse était munie d’un dispositif facilitant la conduite. Les dents et les disques étaient disposés de manière à laisser une bande de sol non remué de 3 à 4 pouces de largeur (7.5 à 10 cm). L’instrument pouvait sarcler entre 5 à 10 acres (0.02 à 0.04 kilomètres carré) par jour.

Par la suite, le rouleau brisait ce qui restait de croûte en foulant le sol et ainsi diminuant l’évaporation de l’eau nécessaire à la croissance des plantes. La pression du rouleau ne détériorait pas les tiges souples mais forçait les racines à prendre un meilleur contact avec le sol. C’était la lutte pour la survie et les meilleurs plants se redressaient plus vigoureux que jamais. Immédiatement avant l’éclaircissage, avait lieu le deuxième sarclage mécanique.

La houe

On savait qu’il était temps d’éclaircir les rangs lorsque les jeunes plants avaient entre quatre et six feuilles d’environ deux pouces (5 cm) de longueur. La houe dont on se servait possédait un manche d’environ 20 à 24 pouces (50 a 55 cm) de longueur. Comme l’homme devait rester penché pour faire son travail, la houe à long manche l’aurait obligé à se lever et à se courber continuellement; ce qui rendait sa besogne plus pénible. L’éclaircissage consistait à enlever la majeure partie des plants superflus. Le démariage consistait à ne laisser qu’un plant à tous les 12 à 14 pouces (30 à 35 cm). L’éclaircissage et le démariage pouvaient se pratiquer en même temps. Un as pouvait faire son acre (4000 mètres carré) dans la journée. Après le démariage, les jeunes plants sont couchés et il ne semblait pas qu’ils pourront reprendre vie.

Éclaircissage et démariage des rangs de betteraves à sucre

Rouleau

Il était toutefois inutile de les relever par un renchaussage car le lendemain ils se seront déjà redressés. Ce qui n’empêchera pas le rouleau de venir une fois de plus les écraser de nouveau contre terre. Ces épreuves de vitalité étaient nécessaires au développement d’une racine forte et robuste. On sarclait et roulait chaque fois que les mauvaises herbes apparaissaient ou que la croûte de la terre se fendillait.

Sarcleuse modifiée

À mesure que les plants se développent, la sarcleuse devait être modifiée. On enlevait les disques, la forme et la disposition des dents étaient changés de manière à favoriser la croissance des racines. On recommandait de faire au moins cinq sarclages. La sarcleuse n’enlevait pas les mauvaises herbes sur les rangs même. Le sarclage à la main devenait donc nécessaire. Vers la mi-juillet, la famille se donnait rendez-vous dans le champ.

Racines de betteraves

Par ailleurs, puisqu’il est reconnu depuis belle lurette que la betterave améliore le sol, la cultiver c’était augmenter les autres récoltes. La betterave venait en tête de la rotation de la plupart des assolements. La racine de la betterave améliorait le sol en pénétrant parfois jusqu’à plus de six pieds (180 cm) de profondeur. Elle y puise dans le sous-sol l’eau et la nourriture nécessaire là où les autres plantes à racines superficielles sont incapables de s’approvisionner. Après l’arrachage, les bouts de racines se décomposent, enrichissent le sol en humus et favorise l’aération des couches profondes. Les céréales profitent beaucoup des conditions du sol après la culture de la betterave. Dans la région où on l’a pratiqué, les statistiques démontraient que le rendement des céréales étaient de 50 à 100% meilleur que dans les autres régions. Les rendements de 60 à 70 minots (2340 à 2730 litre) à l’acre n’étaient pas rares à Pain Court. La luzerne aidait beaucoup à maintenir la fertilité là où le fumier de ferme ne pouvait suffire. La culture de la betterave allait de paire avec industrie laitière. Les feuilles, la pulpe, les collets et les mélasses étaient une nourriture excellente pour les bestiaux. Il fallait avoir soin d’en servir au vache qu’après la traite, jamais avant, pour que la saveur du lait ne soit pas changée. L’élevage des animaux de boucherie devenait aussi moins coûteux lorsqu’on avait ces déchets pour les engraisser.

L’arracheuse

À la fin de septembre, le temps était idéal pour le temps de la récolte. Les feuilles basses déjà jaunies montraient un premier signe de maturité. L’analyse sur le champ devait révéler une teneur en sucre de la racine dépassant 15%. Avec la venue de la nouvelle machinerie mécanique, récolter la racine n’était plus le travail pénible d’autrefois. L’arracheuse mécanique faisait en quelques heures ce qu’un homme aurait fait en quelques jours. La conduite de l’arracheuse mécanique soulevait les racines si facilement que les chevaux pouvaient marcher aisément sans fatigue. 4 et 5 acres d’arrachage se faisaient par jour sans effort. Dans les terres fortes, deux disques étaient ajoutés à l’instrument pour faciliter le travail. Il arrivait que les mottes adhèrent si fortement à la betterave qu’il fallait passer la herse pour dégager les racines.

Couteau à décolletage

À cette étape, voici venu le temps du « décolletage » des betteraves.  Muni d’un large couteau dont la pointe se termine par un crampon, on pique la betterave adroitement pour la ramasser. On la saisi dans sa main gauche et on la tranche à la base du collet; quant on est pas gaucher, bien entendu. La faucille faisait aussi un bon couteau de décolletage.

En effet, il ne fallait pas juste couper les feuilles mais tout le collet. Le collet (la partir verte) n’est pas riche en sucre et s’il n’était pas convenablement enlevé, le producteur voyait le pourcentage en sucre de sa récolte s’abaisser; diminuant par le fait même le prix payé par la fabrique.

Écimage de la betterave à sucre avant son expédition à la fabrique

Une autre méthode consistait à prendre deux rangs à la fois. On ramassait une betterave à droite, l’autre à gauche. On les choquait ensemble afin de dégager la terre adhérente pour ensuite les jeter en tas. C’est à côté de celui-ci qu’on laissait de côté les feuilles après le décolletage, tandis que les racines étaient lancées sur un tas central pour faciliter le chargement. On pouvait produire jusqu’à 20 tonnes à l’arpent. Si les betteraves n’étaient pas transportées à la fabrique immédiatement, il fallait recouvrir les tas avec les feuilles afin de prévenir les pertes occasionnées par les intempéries.

Les betteraves se voyaient finalement chargées dans un wagon au moyen d’une fourche dont les dents sont arrondies au bout pour ne pas piquer les racines. C’était en tout, 225 000 tonnes par année qui étaient raffinées dans la région de Chatham. Toute une époque!

Ramassage des betteraves à sucre à la main avec une fourche arrondie (Pain Court, 1942)

Chargement de la betterave à sucre avec un convoyeur (Pain Court, 1942)

Advertisements